Construire l’avenir de l’Aïkido : le sens du Budo porté par la FFAB. - Interview de 5 Chargés d'Enseignement National de la FFAB
Construire l’avenir de l’Aïkido : le sens du Budo porté par la FFAB.
Face aux questionnements de pratiquants d’Aïkido dans notre fédération, les Chargés d’Enseignements Nationaux (CEN) apporte des éléments de réponse qui éclaire la vision de la FFAB et le travail engagé collectivement pour l’avenir. Henri Avril Shihan, Jacques Bardet Shihan, Jacques Bonemaison Shihan , Michel Prouveze Shihan, Marie Christine Verne ont contribué à cette interview.
En réponse au questionnement de pratiquants d’Aïkido dans notre fédération, j’aimerais aborder certains points clés des interrogations que nous percevons. Tout d’abord, la FFAB défend un positionnement fédéral qui associe d’une part un travail conjoint avec le ministère pour le développement de l’Aïkido et d’autre part le travail de fond sur l’art en lui-même. Se pose alors la question : peut-on vivre l’art tout en respectant les contraintes qui émanent du ministère ? Quelle était la vision de Maître Tamura à ce sujet ? Est-ce qu’une autre position, en dehors de tout cadre ministériel pourrait avoir du sens ?
J. BONEMAISON. - Je veux bien commencer.
Un guerrier c’est d’abord connaitre la réalité du terrain. En ce qui concerne le terrain en France, nous nous trouvons dans un état centralisateur. Il est vrai que cela peut nous plaire ou pas, il est vrai qu’il existe d’autres états plus fédéraux, avec des formes d’indépendances différentes : c’est le cas aux Etats Unis ou bien en Allemagne. Mais la France est un état centralisateur : c’est un fait. Si la question est de vivre en dehors de cette contrainte, la réponse est simplement ‘non’.
Mais il s’agit juste d’une contrainte à considérer comme telle. On pourrait la comparer au fait qu’il faut aujourd’hui un permis pour conduire un véhicule, ou bien qu’il n’est plus possible de conduire en ayant pris de la drogue et que la prise d’alcool est de plus en plus contrôlée également. Il s’agit de situations de fait, à prendre en compte comme telles.
On pourrait rapprocher cela également de l’époque du démarrage des brevets d’état dans le monde de l’Aïkido. A ce moment-là, j’étais moi-même en situation de passer le brevet d’état et cela ne me plaisait vraiment pas... pour ne pas dire plus ! Nous étions encore dans la fédération de judo et j’avais posé la question à Senseï à-peu-près dans ces termes : « Senseï, ne serait-il pas beaucoup mieux, que je consacre tout le temps qui va m’être nécessaire à étudier le programme complet du brevet d’état, à pratiquer avec vous ? A vingt-cinq ans, il est presque logique de raisonner comme cela. La réponse de Senseï m’avait alors complètement remis en place : « Dans une situation où tu as les mains sales et l’eau est propre ; mais si tu souhaites avoir les mains propres, alors tu auras l’eau sale ; il n’est pas possible d’avoir à la fois les mains propres et l’eau propre ». Comprenne qui veut… De mon côté cela m’a interloqué.
J’ai raconté cela il y a peu de temps à un de mes élèves…qui a eu ensuite envie de passer le brevet fédéral. Peut-être le message aura-t-il encore porté des fruits ?
Il me semble que cette anecdote est pleinement dans le sujet. Si l’on réfléchit au développement de notre discipline, il me semble immature de chercher à se passer des autres, de chercher à se passer de la réalité courante en s’enfermant dans une soi-disant pureté de notre dojo isolé : le dojo est-il vraiment pur ? Et combien de temps durera-t-il ? Grâce à qui ce dojo existe-t-il ? Toutes ces contraintes font partie intégrante de la vie de la société. Ici même, au dojo Shumeikan, nous venons de voir, avec la DDJS, que l’on ne peut pas continuer sans respecter ces contraintes réglementaires. A mon sens, on ne peut pas se passer de cette réalité. Au contraire, le combat consiste à gagner au milieu de toutes ces contraintes.
Il est vrai que ce n’est pas toujours facile : mais c’est également notre instrument de travail personnel, notamment pour nous les anciens.
M PROUVEZE - Je crois qu’il est facile, dans le discours, de déclarer qu’on peut se passer de notre environnement. C’est très facile. On déclare être libre. Mais cette liberté s’arrête de toute façon aux contraintes de la réalité. Il existe une contradiction très claire quand nos opposants nous déclarent à la fois vouloir la trans-fédéralité, en annonçant « nous sommes d’accord pour faire passer les grades Aïkikaï indépendamment de toute fédération agréée, afin de favoriser le développement de ces grades Aïkikaï », mais lorsqu’ils déclarent en même temps « nous respectons la loi en acceptant la nécessité que les personnes qui se présentent au grade Aïkikaï disposent au préalable d’un grade
officiel UFA reconnu par le ministère’. Il s’agit d’une contradiction extraordinaire dans leur position : en France, seule une fédération agréée peut faire passer un grade officiel reconnu par le ministère !
C’est une contradiction fabuleuse de déclarer à la fois «nous sommes libres, nous voulons nous passer de l’état»… mais en même temps « on respecte les lois et on ne peut pas se passer de l’état ». De fait, ces groupes cherchent à ne pas respecter complètement les lois.
J. BARDET - Pour moi, il existe également une contradiction entre un mode ancien, que l’on pourrait rapprocher des « ryu », qui étaient fréquentés par très peu de personnes, où un Maître travaillait avec 10 à 20 élèves ou disciples. Les débats autour des fédérations d’Aïkido ne sont plus dans ce contexte. Nous essayons au contraire aujourd’hui d’étendre l’Aïkido à toute la société. En France, nous sommes contraints par un système difficile d’un certain point de vue, lié au fait que l’état prend parti par rapport à ce qui se passe dans les fédérations. Mais d’un autre point de vue, ces contraintes sont liées à un avantage énorme de ce système : l’accès à des salles gratuites. La contrepartie consiste à respecter certaines lois. Il faut également prendre conscience que c’est également grâce à ce système que l’on a autant de pratiquants en France.
C’est facile de tenir un discours contre le système mais, dans les faits, il n’est pas possible de sortir simplement du système, puisque l’accès à ces salles gratuites pour le plus grand nombre requiert d’appartenir à une fédération agréée.
Sur ce point, il reste bien sûr possible de bâtir des dojos uniquement à partir de fonds privés. Mais, compte tenu des financements importants nécessaires, seuls certains (avec plus de moyens) réussiront à le faire et cela se limitera à un nombre restreint d’opportunités. Dès lors, le développement de l’Aïkido se limitera de fait à un nombre restreint de dojos et de pratiquants, dans de petites structures avec des cotisations beaucoup plus élevées. Il me semble nécessaire de considérer au contraire l’apport du système français, pour la construction de l’avenir de l’Aïkido à grande échelle, et non seulement pour son propre dojo.
Dans les faits, et pour l’avenir, la société et le contexte dans lequel se développe l’Aïkido ont évolué.
Nous commençons à enseigner dès le 1er ou 2nd Dan, parfois même dès le premier kyu. Pour enseigner, nous sommes soumis à certaines contraintes de diplômes. Dès lors il ne s’agit plus du système japonais au sens des «ryu». Nous ne sommes plus en rapport direct et constant avec le Maître, comme dans un dojo ancien où les élèves pouvaient passer toute la journée en contact avec lui, en le côtoyant plusieurs heures chaque jour. Plus largement, le développement actuel de l’Aïkido correspond concrètement à notre société, avec la possibilité de travailler conjointement sur le tatami dans une atmosphère d’amitié, en s’aidant les uns les autres, en se corrigeant les uns les autres, en observant et étudiant le travail des uns des autres. Ce système correspond aux besoins de notre société, et il ne s’agit plus de demeurer dans le monde ancien.
Personnellement, je pense que nous ne vivons plus dans le monde ancien, et que notre mission de développement de l’Aïkido ne consiste pas à retourner à ce monde. Dans le cas contraire, il faudrait accepter de s’enfermer dans un dojo plus restreint. Pour se développer en maintenant au contraire un système proche des « ryu », soit il est nécessaire de disposer de gros moyens financiers, soit on se trouve en pleine contradiction : en effet, dans tous les cas, les personnes qui optent pour ce système vont s‘appuyer sur des clubs qui utiliseront des salles gratuites, rendues accessibles par une fédération agréée.
H. AVRIL - Je ne sais pas exactement si ceux qui défendent ce type d’orientation ont des gros moyens financiers. Mais je pense qu’ils sont aujourd’hui dans une mentalité juvénile, qu’on avait nous-mêmes peut-être… il y a trente ans. Pour moi qui ai vécu ma jeunesse avec cet état d’esprit, ce que propose Mutokukaï par exemple est un retour en arrière, finalement. On a bien sûr pensé à leur système ; nous avons essayé de faire comme eux à une époque. Mais nous en sommes finalement arrivés au système actuel, dans le but de réellement se développer, et pour donner également le champ libre à notre Maître afin qu’il puisse s’exprimer pleinement.
Proposer aujourd’hui ce type d’orientations représente pour moi un retour en arrière. On a déjà expérimenté tout cela dans le passé. Peut-être le système auquel nous avons abouti actuellement n’est pas l’idéal, mais en même temps c’est le fruit de tout un parcours historique, réalisé par des personnes qui ont autant de capacités et de réflexions que d’autres, fruit du travail de personnes qui ont expérimenté différentes possibilités et surtout qui se sont pleinement engagées dans ce développement. Il reste toujours possible de penser d’emblée qu’on sera meilleur que les générations précédentes, mais je pense qu’il importe, notamment en Aïkido, de respecter ce que ceux qui sont venus auparavant ont construit.
M.C. VERNE - Le système fédéral ne sera jamais un système parfait.
Mais en effet, depuis le départ de Maître Tamura, j’ai le sentiment que certaines personnalités de l’Aïkido vivent une certaine crise d’adolescence. Lors de la pratique, Maître Tamura était assez exceptionnel dans sa capacité à nous ouvrir un réel espace de liberté. Non pas une liberté pour créer de nouvelles techniques mais pour devenir autonome. Probablement certains n’ont pas pleinement emprunté cette route-là. Et privés aujourd’hui de ce soutien, ils semblent vivre en Aïkido une forme de crise qui ressemble à celle de l’adolescence faite de ressentiment, de frustration …où l’institution sociétale jouerait les intrus. A l’inverse, les personnalités qui ont su développer leur autonomie, ne se sentent aucunement privées de liberté en restant dans la structure.
Le système fédéral n’est pas un système parfait mais c’est une juste synergie de compétences techniques, pédagogiques et humaines offertes et accessibles à tous, à tous les niveaux avec cette garantie d’accéder au plus haut niveau si tel est le désir et l’investissement du pratiquant. Mais c'est surtout une communauté de pratiquants; de nombreuses personnes s'investissant vraiment beaucoup et très souvent bénévolement, pour le bien commun de tous, pour maintenir un accès des plus efficaces à la pratique de cette discipline qu’est l’Aïkido.
Tamura Shihan aurait pu lui-même développer son activité sous une forme privée. Il avait pleinement l’envergure et le talent pour le faire. Mais, au-delà de ces talents, il aspirait à autre chose, il doit s’agir de l’efficacité du cœur dans la pratique, notion à laquelle il tenait tant.
Aujourd’hui, on est vraiment en droit de se demander si les techniciens qui sortent de la fédération pensent réellement à leurs pratiquants ? Ne se trouvent-ils pas plutôt dans une crise personnelle, au détriment de la construction dynamique de ce collectif ?
Comment Maître Tamura, dans le passé, avait exprimé sa vision sur ce débat ?
M. PROUVEZE - Il me semble que certains oublient aussi l’origine de la FFAB. Il y a bien longtemps, Senseï avait décidé de quitter la fédération de judo, afin de trouver l’autonomie. A cette époque, il s’agissait de décisions et d’évolutions complexes dans l’histoire de l’Aïkido. Maître Tamura expliquait sa décision en se référant à O’Senseï. Il soulignait qu’il ne voulait pas se retrouver plus tard devant O’Senseï, et devoir lui expliquer d’avoir placé notre Budo, notre pratique, sous la contrainte d’un art distinct à vocation sportive. Bien sûr, il ne l’exprimait pas exactement avec ces mots, mais je crois que c’est vraiment dans cet esprit qu’il nous donnait sa vision. C’est ainsi, pour sortir des contraintes propres au judo, qu’a été créée dans un premier temps la FFLAB, devenue dans un second temps - après l’agrément du ministère – la FFAB.
La FFAB a été créée dès l’origine par Maître Tamura dans un cadre légal français, respectant l’ensemble des contraintes propres aux ministères et aux lois françaises. Nous avons déjà évoqué les contraintes actuelles liées aux grades d’état et aux diplômes nécessaires à l’enseignement de l’Aïkido : tous ces éléments étaient déjà présents lors de la création de la FFAB et tous ces éléments faisaient partie intégrantes du choix déjà réalisé par Maitre Tamura à cette époque.
Cela me semble un discours facile, mais assez incohérent, d’une part de se déclarer l’héritier de Maitre Tamura, de déclarer se libérer des contraintes étatiques et d’autre part d’appuyer son propre développement sur l’ensemble des clubs des fédérations existantes, des clubs qui se sont développés, qui ont pu vivre et se sont structurés par ces fédérations. A la fois on se déclare libre des contraintes et des obligations fédérales et étatiques mais, de fait, on utilise pleinement le système fédéral permettant que les pratiquants disposent à la fois d’assurances et de diplômes grâce à l’adhésion fédérale de chacun. Cet état d’esprit me semble incohérent et plein de contradictions.
H. AVRIL - Je pense en effet qu’il est important de se référer à cet historique. Ce n’est pas une question réellement polémique pour moi. Simplement, il faut que chacun soit conscient de l’histoire antérieure. Et il importe que chaque pratiquant soit conscient que pour que chaque stage se déroule, pour que chaque expert puisse s’exprimer pleinement sur le tatami, il est nécessaire en arrière-plan qu’un ensemble de personnes travaillent à la gestion des questions administratives propres à une fédération.
J. BONEMAISON - De plus l’Aïkido est destiné au monde entier. Il ne doit pas être vu et construit à travers le prisme d’un groupe ou d’une catégorie restreinte et plus élitiste. C’est sur ce point que se situe la rupture du message de O’Senseï avec les Budo qui se développaient antérieurement au Japon. Dans l’Aïkido c’est ce message et cet état d’esprit qui méritent d’être respectés. D’ailleurs, il est remarquable de noter que la France est le pays comportant le plus grand nombre de pratiquants au plan mondial. Cela répond très bien à cette ambition, ambition associée à la vision de O’Senseï de vivre ce message de paix dans toutes les cultures quelles qu’elles soient. Le réduire à une interprétation plus fermée et plus élitiste ne correspond pas à cette vision : une telle interprétation n’est pas encore l’Aïkido. Pour reprendre l’image de Senseï, si on ne veut pas avoir à la fois les mains sales et l’eau sale, je pense que l’on ne peut pas trouver mieux, qu’on ne peut pas obtenir de meilleurs résultats que par l’orientation fédérale choisie par Maître Tamura.
Cependant, pour certains, le travail réalisé actuellement auprès des ministères éloignerait la fédération de la pratique d’un Budo, conduirait à une perte de l’essence de l’Aïkido. S’agit-il d’une perspective probable, et cela vous inquiète-t-il ?
M. PROUVEZE - De tels discours, de telles pensées me semblent proprement scandaleux. Pendant quarante ans de sa vie Maître Tamura s’est investi dans ce ‘format’ de développement, s’appuyant sur la relation entre la structure administrative de la fédération et les structures juridiques et légales propres au gouvernement français. Est-ce que cela signifierait alors que lui-même se serait trompé pendant quarante ans, et que maintenant un éclair de génie dirait aux uns ou bien aux autres qu’il est préférable de se passer de cette structure ? C’est un discours incompréhensible !
J. BONEMAISON - Et son dojo Shumeikan au centre de la fédération ?!
M.C. VERNE - Il est peu cohérent de penser le Budo contraint par une quelconque forme d’organisation …en faillite d’âme.
Dans l’aspect visible des choses (OMOTÉ), la fédération s’emploie à concrétiser l’espace et les éléments nécessaires à la pratique. Dans l’aspect caché des choses (URA), le Budo demeure une recherche personnelle propre à chacun. L’institution ni ne prend, ni ne donne le Budo aux pratiquants. Le champ fédéral soutient individuellement et collectivement l’approfondissement de cette recherche.
Seule l’agitation mentale liée à cette hypothétique idée d’une perte de l’essence de l’Aïkido est un contresens conséquent pour le Budo en ce qu’il prend l’URA pour l’OMOTÉ.
A nous et à nous seuls de faire de l’espace fédéral, un espace de respiration.
J. BONEMAISON - Oui, j’ai même lu dans un article qu’on nous oppose le terme ancien ‘Shu Ha Ri’, soulignant donc une progressivité : « on se forme, on intègre, et puis on quitte le Maître ». Donc, à partir d’une certaine expérience, le technicien a le niveau … et quitte le Maître. Mais en fait, « Shu Ha Ri » n’exprime pas cela du tout : pour commencer, comme toujours en japonais, la signification de l’ensemble ne doit pas être recherchée comme une addition du sens de chacun des trois idéogrammes.
Ensuite, dans ‘Shu’ on trouve les notions de ‘loi’ et de ‘toit’ : donc l’idée de « garder », de « conserver », mais aussi…de « respecter ».
Dans ‘Ha’ on trouve les notions de la « peau que l’on tanne, que l’on racle » ainsi que «la pierre qui sert à ce travail».
Et ‘Ri’ exprime en effet les notions « disperser, quitter », et… «transcender».
On pourrait donc croire, avec une analyse occidentale, qu’il s’agit de quitter le Maître. Mais, en fait il ne s’agit aucunement de cela. Shu Ha Ri correspond aux trois étapes du Bouddhisme, et ‘Ri’ exprime le fait de quitter, non pas le Maître, mais l’ego.
Donc il ne s’agit aucunement de quitter la maison : c’est tout autre chose, une dimension toute autre. Par ailleurs, il est bien souligné également qu’il ne s’agit pas non plus d’étapes à considérer réellement séparées. Ha et Ri sont présents dans Shu, et inversement. Les trois sont toujours présents mais simplement, dans l’instant, à certains moments de notre expérience, il y aura prédominance de l’une ou l’autre de ces notions.
On ne peut pas se servir de ce terme pour justifier que l’on quitte la maison. C’est un véritable contresens. Il s’agit en fait de quitter une partie de soi-même, mais pour être plus profondément soi-même, en sachant au contraire rester dans la maison, être plus pleinement dans la maison.
Dans notre fédération, les techniciens ont également une place importante dans le travail fédéral institutionnel, notamment au sein de différentes commissions. En quoi cette présence forte des techniciens dans la vie fédérale et donc dans les décisions fédérales est-elle cohérente avec ce qu’avait souhaité construire Maître Tamura ?
M. PROUVEZE - Cela a été un choix de Senseï que l’administratif ne soit pas qu’administratif. A cette époque, il y a eu très clairement une décision concernant l’importance de la présence des techniciens dans le circuit de décision politique. Ce n’est pas un hasard s’il y a autant de techniciens ensemble dans le comité directeur ; comité directeur dont on peut aussi rappeler qu’il est élu par l’assemblée générale incluant l’ensemble des présidents de ligue. Il s’agit d’une impulsion de Maître Tamura exprimant clairement qu’il faut que les pratiquants soient directement présents dans les décisions. Il apparaît nettement qu’il ne s’agit pas d’une vision et d’un mode de fonctionnement partagé par toutes les fédérations.
J. BARDET - Il s’agit même d’un choix consistant à ce que les techniciens s’impliquent dans la vie administrative, incluant des problématiques juridiques, légales comme nous l’avons souligné ci-dessus. Les techniciens ont également comme mission d’être capables de traiter ces questions, en prenant les décisions cohérentes et pertinentes sur ces problèmes. Il ne s’agit donc aucunement pour les techniciens de se situer en dehors de la réalité quotidienne et au-dessus des lois : ce serait trop facile et incohérent.
Un autre point important à souligner également, c’est que cette implication des techniciens dans les décisions bouge et évolue en permanence, contrairement à ce qui peut être rapporté à l’extérieur.
Par exemple, dans ce stage CEN il y a un ensemble de nouvelles personnalités qui arrivent en formation de cadres techniques. Ce processus d’intégration de personnes plus jeunes continuera et la FFAB n’est aucunement un monde sclérosé.
Existe-t-il, a contrario, un risque que la fédération se referme sur elle-même, du fait de la disparition de Maître Tamura ?
J. BARDET - Je crois que l’Aïkido de Maître Tamura comportait une dimension très moderne. Pour essayer de l’exprimer assez brièvement, je pense que l’on peut souligner notamment qu’il s’agissait d’un travail permanent sur la sensation, renvoyant le pratiquant à ce qu’il ressent. C’est par ce biais là que l’on devient autonome, que l’on devient soi-même.
A mon sens, ce que j’essaye de souligner plonge directement dans un domaine que je qualifie de «spirituel », qui ne signifie aucunement « religieux ». Cela consiste au contraire à se référer à soi-même, à faire travailler son esprit, et à développer son propre jugement. Avec Maître Tamura, la notion de « voler soi-même la technique » était présente : non pas chercher à copier, mais plus profondément chercher à découvrir le sens, chercher ce qui est recherché derrière la technique, chercher la finalité de l’Aïkido. Maître Tamura nous a sans cesse ramené à cette recherche permanente. Et pour moi, l’essentiel est cette voie résolument moderne, qui oriente tous nos efforts.
M.C. VERNE - En effet, Maître Tamura nous a immédiatement plongés au cœur de la pratique avec les fondations. Parfois, au sein d’autres groupes, on voit apparaître des styles. Mais l’art et le style, ce n’est pas du tout la même chose. C’est profondément différent. Peut-être le style s’avérera-t-il chatoyant, démonstratif, accrocheur et l’art pourra sembler plus austère, plus rigoureux, plus sobre et moins ludique.
Mais en même temps dans l’art -et dans l’orientation donnée par Maître Tamura- il y a cet espace de liberté inspirant évoqué plus haut: celui de la création et du sentiment personnel élargi…et cela tout en restant sur la pratique des bases. Nous étions des centaines de pratiquants ensemble sur le tatami, et chacun avait son espace. Lorsqu’il m’arrive de pratiquer avec des groupes qui cherchent à défendre un style particulier, je commence à ressentir un enfermement à distance de l’aïkido transmis par Me Tamura et soutenu par la fédération.
Vous soulignez ici ce cheminement interne profond, que l’Aïkido ouvre. Il s’agit d’un chemin individuel. Peut-il s’articuler avec un chemin collectif ?
J. BARDET - Dans la pratique de la méditation, on donne souvent deux éléments. Je pratique également le chant lyrique (en éternel débutant !), et je retrouve également ces deux mêmes éléments. Ces deux éléments nous ont été donnés par Maître Tamura dans l’Aïkido. C’est à la fois « être avec soi-même » - un travail continue sur soi-même - ; et « être avec les autres ».
Dans l’Aïkido ces deux éléments sont présents en permanence. A la fois essayer de sentir ce qui se passe en soi-même, sans que cela ne devienne une observation clinique ou bien une tendance à se regarder le nombril, mais en développant la capacité à ressentir de manière autonome ; et en même temps rester en relation avec une autre personne.
Au niveau de la gestion d’une fédération, les mêmes éléments sont présents. Nous sommes avec nous-mêmes, chacun développe sa propre recherche ; mais, en même temps, on avance collectivement avec d’autres personnes. Pour moi, c’est ce qu’il y a de plus moderne. Nous ne sommes plus du tout dans le monde moyenâgeux dans lequel ont été créés les ryu : cela ne correspond plus à notre réalité actuelle.
J’ai souvent été étonné de voir des élèves d’Aïkido, qui étaient par ailleurs enseignants de profession et férus de pédagogie – ce qui n’est pas mon cas -, observer les cours de Maître Tamura et souligner combien la pédagogie qu’il développait était ce qu’il y avait de plus moderne. Comme enseignants, ils en étaient stupéfaits : d’un point de vue pédagogique, la forme d’enseignement de Senseï représentait l’excellence.
H. AVRIL - Je crois que s’il reste des bruits et rumeurs un peu négatifs au sujet de la FFAB, c’est notamment parce que Senseï avait l’exigence que l’on se « remette en question ». Même ce terme n’est sans doute pas tout à fait adapté : il s’agissait plutôt « d’être tout le temps en question avec nous-mêmes ».
Donc peut-être sommes-nous confrontés au fait que certains acceptent d’être tout le temps en question, et d’autres n’acceptent pas. Si l’on n’accepte pas d’être tout le temps en question avec soi-même et de remettre tout le temps l’ouvrage sur le métier, la tendance se développera de critiquer ceux qui le font.
Je pense que la base du problème se situe là.
M. PROUVEZE - Il ne faut pas oublier, en réponse à la question initiale sur un risque d’une certaine fermeture ou sclérose fédérale, ce que Senseï pouvait nous répondre lorsque nous avons abordé cette question avec lui en bureau technique. Senseï parlait du « sabre qui donne la vie ». Il disait que pour utiliser le «sabre qui donne la vie », il fallait d’abord savoir utiliser le « sabre qui permet de tuer ».
Les questionnements actuels des pratiquants peuvent développer des interprétations complètement fausses du sens de la pratique développée par la FFAB. Au-delà de l’institution fédérale, c’est bien le fond de notre recherche qui est en cause et qui est attaqué : ce que nous cherchons à transmettre au cœur de la pratique. De ce fait, il importe d’intervenir clairement pour affirmer le vrai sens que nous développons par la pratique, en utilisant les bonnes armes pour lutter contre les messages fallacieux.
Dans cette notion du « sabre qui donne la vie », quand nous utilisons un sabre, nous pouvons être amenés dans la pratique à ne pas le sortir du fourreau, parce qu’on a l’expérience et la dimension pour ne pas l’utiliser. Mais en même temps, le préalable, consiste à savoir et pouvoir l’utiliser lorsque nécessaire, à savoir nous défendre.
Si le fond de ce que nous cherchons à transmettre est attaqué, cela devient nécessaire.
J. BARDET - Comme le soulignait Henri auparavant, j’ai souvent l’impression que certaines personnalités qui se réclament de Maître Tamura aujourd’hui, alors que pendant de nombreuses années nous ne les avons plus vu autour de Senseï, s’étaient éloignées de lui parce qu’il nous renvoyait tout le temps à nous-mêmes, à ce qu’il y a de plus intime en nous. Il est beaucoup plus facile de se réfugier derrière des grandes idées, derrière des critiques et des notions japonaises comme « Ryu, Shu Ha Ri,… ». On se protège derrière ces notions plus intellectuelles. Alors que revenir sans arrêt sur la sensation et la perception qui naît du corps, sur le fait d’être trop penché ou trop dur, peut paraitre très routinier et très banal. Mais cela requiert d’aller au plus profond de soi-même. Simplement.
Et c’est un chemin très difficile. Chacun va rencontrer ce qu’il ne veut pas voir, un peu notre ‘face obscure’ personnelle. Cela me semble beaucoup plus difficile.
Quel sens donnez-vous à faire encore référence collectivement à Maître Tamura, quand il s’agit de construire l’avenir ?
J. BARDET - Pour moi, il existe un grand mystère dans l’Aïkido de Maître Tamura. Par exemple le fait que l’on ne percevait jamais deux fois la même chose. Son travail était en perpétuelle évolution. On avait le sentiment qu’il improvisait tout le temps. Son étude était très éloignée de formes de répétitions de katas ou de Kihons…et pourtant chaque mouvement relevait d’une rigueur extrême.
Ce que je trouve très étonnant et qui insuffle pour moi le sens de la recherche, est ce cheminement qui consiste à descendre dans ce monde de la sensation (ce que j’appelle l’intimité) de manière de plus en plus fine et approfondie, en travaillant avec un groupe et avec l’amitié, pour arriver petit à petit au contact avec le Moi qui se traduira dans la pratique par le ‘savoir improvisé’ que l’on pourrait encore nommé ‘savoir être plus vivant’.
Pour moi, cela représente le mystère de Maître Tamura, … une dimension que je n’ai pas rencontrée ailleurs.
M. PROUVEZE - Cette liberté me semble extrêmement difficile à communiquer et à transmettre. Elle était portée par son mode d’enseignement. Je crois que, spontanément, on a envie de pouvoir s’appuyer sur un système d’enseignement plus aisé, incluant des clés, des facilités d’apprentissages qui pourraient faciliter ce que l’on veut communiquer. Senseï n’employait aucun système de ce type pour transmettre. De tels systèmes comportent une part de fermeture, qui n’existait pas chez Maitre Tamura. Son enseignement était très libre, et ne comportait pas de contraintes.
Cela rend très difficile ce mode de transmission. Mais, même si cette transmission ne s’appuie pas sur une démarche analytique, il ne faut pas pour autant imaginer qu’il s’agisse d’une forme d’enseignement uniquement orientale. Maître Tamura apportait un mode de transmission non analytique et plus global, qui existe par ailleurs en occident et en Europe. Certains penseurs actuels, spécialistes des questions d’enseignement, se penchent de manière approfondie sur ces modes d’apprentissage globaux, qui ne s’appuient pas sur un processus analytique, ni séquentiel. Cet aspect est sans doute très difficile à conserver dans l’héritage de Maitre Tamura, mais il se révèle d’autant plus fondamental pour moi.
M.C. VERNE - Dans la vie quotidienne, on ne fait pas l’économie à la fois de moments de grande joie mais aussi de moments extrêmes, situés sur le fil du rasoir. Je garde le souvenir que Maître Tamura incarnait et exprimait cela sur le tatami. Nous avons été témoins, dans la pratique, de ces pleins moments de joie tout en restant dans une martialité " sur le fil du rasoir". Cette sincérité, cette amplitude reste l’expression sublimée de l’art.
J. BONEMAISON - Pour ma part, je retiens en priorité ce qu’il ne cessait de nous répéter : « Ensemble ». Cela n’a rien d’évident dans une mentalité française pour le moins libertaire. Alors que Senseï nous a toujours appelé à agir ensemble, avec le ton doux d’un père vis-à-vis de ces enfants.
Cela me fait penser à une histoire que l’on raconte dans les milieux d’arts martiaux. Cette histoire se réfère au clan des « Mori », si j’ai bonne mémoire. Un vieux Maitre allait mourir et il décide de réunir ces trois fils (il se peut que ce soit ses trois élèves, dans l’histoire). Il donne à chacun d’entre eux une flèche de bambou tirée de son archer, leur demandant de tenter de toutes les briser. Evidemment, les flèches sont facilement brisées par les trois. Et puis, il sort de nouveau trois flèches de son archer, mais cette fois ci il les lie ensemble, leur demandant de nouveau de les briser en deux. Aucun ne réussissant à casser les flèches unies ensemble, les trois restent dépités comme face à un échec. Se moquant d’eux, le Maître leur déclare alors : ‘séparés vous êtes très fragiles, alors que si vous restez tous les trois unis vous serez invincibles’.
Je fais le lien avec l’insistance qu’avait Senseï à rester unis. Mais je cite également cette histoire car je trouve que c’est ce que nous vivons en ce moment avec la FFAB. Bien sûr, il y a encore beaucoup d’émotion quand nous évoquons Senseï, du fait des liens humains et des sentiments qui nous unissaient. Mais au-delà de cette émotion, ce que nous vivons par exemple dans ce stage CEN me semble magnifique. Nous sommes tous en recherche, encore portés aujourd’hui par la vague de nos acquis à la fois individuels et collectifs, chacun avec nos différences du moment, mais également avec une union et un plaisir d’être ensemble que l’on n’aurait peut-être pas soupçonnés auparavant, même au moment du départ de Senseï.
M. PROUVEZE - Ce ‘tous ensemble’ de Senseï signifiait à mon avis ‘ensemble avec tous ceux qui souhaitent être ensemble’. Si, spontanément, certains veulent partir, c’est normal et naturel. Senseï lui-même ne pouvait pas prôner la liberté, sans laisser à chacun le choix de partir et de quitter sa maison. Mais il est clair que cette notion ‘tous ensemble’ ne consiste aucunement à forcer tout le monde à rester ensemble. Ceux qui souhaitent partir sont entièrement libres de le faire.
De même qu’avec la FFAB nous sommes également libre de pratiquer, de maintenir et développer cette flamme tous ensemble.
M.C. VERNE - Les échanges avec certains groupes extérieurs ont les mêmes ressorts que ceux de notre pratique de l’Aïkido. Nous tenons en main un sabre qui tue, que nous espérons transformer en sabre qui donne la vie. Cette présence détendue et déterminée à vivre toute situation martiale, est aussi celle vécue dans ce débat actuel.
Nous héritons d’une liberté d’espace et de mouvement, utilisée pour signifier aux groupes qui font d’autres choix, que nous sommes simplement martialement présents avec le sens du Budo que nous venons d’évoquer et que nous partageons ensemble.
Auteurs tous CEN FFAB : Henri Avril Shihan, Jacques Bardet Shihan, Jacques
Bonemaison Shihan , Michel Prouveze Shihan, Marie Christine Verne.
Questionnement et Interview : Xavier Boucher.
Dans le cadre de l’ENA pour la revue Shumeikan et la FFAB